Le monde des fanfictions est une jungle assez peu connue du grand public. Cette forme de fiction consiste à reprendre des personnages déjà existants (voire de vraies personnalités) et de se les appropriés afin de créer sa propre histoire avec eux. Mais la plupart des publications de fanfiction se font sur des plateformes internet non-régulées à titre gratuit et anonyme ce qui fait que ça peut partir dans tous les sens. Du fantasme d’un jeune fan qui écrit sa rencontre parfaite avec son idole ce qui débouche forcément sur une romance sans queue ni tête ; jusqu’à de véritable épopée d’une cinquantaine de chapitre où l’auteur réinterprète sa saga favorite en détail et avec pertinence qui nous donnerait presque envie de voir une adaptation cinéma. Mais bien entendu ces fictions sont surtout connues pour débrider les fantasmes des fans et être une grosse production de porno littéraire impliquant célébrités, personnages en tout genre ou même Flappy bird. Le but étant souvent de créer un petit scénario et d’y caser des scènes de sexe ultra-détaillées. Et vous n’êtes pas sans savoir que c’était le cas de la première fanfiction publiée à grande échelle, devenu grand phénomène littéraire : j’ai nommé 50 Shades of Grey (ou Cinquante Nuances de Grey en français) qui vient de se voir adapté sur grand écran.

L’auteure de cette trilogie, E. L. James femme mûre dans la quarantaine, rencontre alors un étonnant succès lorsqu’elle publie en ligne sa fiction basée sur les personnages de Twilight (oui, ça vole haut) qui propose une romance niaise teintée de scène BDSM très détaillées. Elle crée alors ses propres personnages : Anastasia et Christian Grey afin de publier un roman original. Vendu comme un roman érotique faisant fantasmer jeunes filles en fleur et ménagères, les livres se sont écoulés comme des petits pains si bien que l’adaptation hollywoodienne paraissait alors inévitable.
Alors soyons francs, j’ai lu par curiosité les quelques premiers chapitres du premier bouquin et j’ai rarement vu quelque chose d’aussi mal écrit et creux. Je ne suis même pas tombé sur les passages dits croustillants et je ne suis même pas sure de vouloir lire un acte sexuel relaté avec aussi peu de style littéraire. C’est d’ailleurs pour cela qu’à sa sortie les amateurs de fanfiction se sont indignés : chacun lit (voire écrit) des fics de bien meilleure qualité. Et non seulement le succès du livre braquait le projecteur peu flatteur sur le monde des fanfics, mais en plus il le représentait.
En plus de cela, le livre a été accusé de glorifier l’abus, la violence sexuelle et même le viol. Expliquant que la relation entre les deux personnages principaux était clairement abusive. Si bien qu’à la sortie du film les réseaux sociaux s’enflamment de messages féministes implorant les gens de ne pas aller voir le film pour ne pas donner de l’argent à la machine commerciale. Ce qui m’a quelque peu atteinte au premier abord, mais je me suis finalement décidée pour aller me faire mon propre avis sur le film qui partait certes d’une mauvaise base mais qui pouvait très bien être bon en tant que film. Et quoi de plus agaçant qu’une communauté internet un peu bruyante qui vous dit quoi faire ?
C’est donc avec tous ces aprioris sur le film que je me suis joint à la masse pour enfin obtenir mon verdict final.

L'affiche du film est plutôt cool donnons-leur au moins ça
Résumons tout de même l’histoire en quelques mots : Anastasia est une jeune étudiante en littérature innocente qui rencontre un homme d’affaire renommé, Christian Grey, de qui elle tombe évidemment sous le charme. De son côté Christian (pour les intimes) semble avoir une étrange obsession pour la jeune femme et fini par réussir à l’attirer chez lui. Leur relation prend alors une autre dimension quand il lui annonce qu’il n’envisage de relation avec les femmes que dans sa salle de jeu où il s’adonne à des ébats sexuels purement sadomasochistes. Pour résumer la situation, il veut faire d’Anastasia sa « Soumise » et ne trouve pas d’intérêt à une romance. Ah et est-il vraiment nécessaire de préciser que la jeune femme est encore vierge à ce moment-là de l’histoire ?
Le verdict du film est assez simple : c’est une « comédie » romantique un peu niaise qui a pour originalité de tourner autour de l’obsession BDSM du protagoniste masculin. Le film est loin d’être mauvais. Il joue sur l’esthétisme et l’érotisme, il n’est pas mal filmé, a réussi à m’intéresser un minimum… Mais voilà il n’arrive pas à surpasser la nullité du récit de base. Les réactions des personnages de sont pas toujours cohérentes, la relation s’emballe trop rapidement, les dialogues sont d’un pathétisme assez affligeant… Il faut tout de même prendre le film au second voire troisième degrés pour vraiment passer un bon moment.
Commençons avec le personnage de Christian Grey. Qu’est-ce qu’il ne va pas dans son écriture si ce n’est tout ? Le mec est censé n’avoir même pas 30 ans et est déjà à la tête d’une entreprise à son nom sans que les origines de sa fortune ne soient évoquées. Il semble ainsi être le fantasme basique et vide de l’homme riche et intentionné qui sait mettre du piment dans sa vie de couple. Même si je suis censée être la cible de ce personnage, j’ai toujours du mal à voir où son charme réside. Le mec est obsessionnel, il débarque dans la vie d’une pauvre innocente et décide de tout contrôler dans sa vie (de la manière dont elle s’alimente jusqu’à ses relations en passant par le modèle de sa voiture) sous prétexte qu’il veut en faire sa compagne de jeu. Sans compter le fait qu’il n’a jamais eu de relation saine avec une femme puisqu’il n’a jamais que connu le jeu de rôle BDSM (oui c’est suspect), refuse de coucher de manière basique ou même de dormir dans le même lit que sa compagne (ce qu’il fait dès le premier soir avec Anastasia bien entendu). Sans oublier que pour un mec censé être allergique à la romance, le voyage en hélicoptère pour un premier rendez-vous c’est pas un peu trop gros ? Et la seule explication trouvée commence par « J’ai eu une enfance difficile » posé comme un cheveu sur la soupe. Au final il expliquera qu’une amie de sa mère avait fait de lui son soumis alors qu’il n’avait que 15 ans. Il a donc été victime d’attouchements sexuels et de pédophilie lors de son adolescence donc et le pire c’est qu’il entretient toujours une relation amicale avec l’intéressée. Ce mec n’a pas besoin d’une sexfriend mais d’un psychiatre (rien n’empêche que ce soit la même personne ceci dit). S’il avait fallu creuser le personnage c’est peut-être de ce côté-là mais on préfère passer dessus… ah ok.
Le pauvre Jamie Dornan ne sait pas trop quoi faire à part rester sans expression et avoir l’air sexy tellement il n’y a rien à prendre dans le personnage. Pas sure qu’il soit le meilleur choix non plus pour incarner ce personnage, tant qu’à faire un film sur un obsédé autant caster un gros bras intimidant non ? Tout le long du film il m’a semblé avoir l’air trop sympa pour le personnage qu’il était censé incarné. Ou peut-être il ne fallait pas effrayer le public qui fantasmaiT sur Christian Grey …

Ceci dit, si le personnage est une caricature du fantasme masculin, je me suis demandée si en fait ça ne me dérangeait pas à ce point pour la seule et unique raison que c’est l’une des premières fois que j’en voyais à l’écran (du moins d’aussi lisse et sans vie). Et au final, j’en suis même venu à me demander si ce n’était pas une bonne chose. Dans le sens ou le fantasme de la femme parfaite est exhibé sous toutes ses formes dans le cinéma hollywoodien. Il suffit de voir la collection des James Bond girls toutes (je généralise je suis assez peu callée sur le sujet) désespérément vide juste là pour être belles. Ca me choque d’ailleurs assez souvent de voir à quel point beaucoup de rôle féminin en sont réduit à de pauvre stéréotype pour conduire le protagoniste masculin (bien entendu beaucoup plus développé et peaufiné) là où les scénaristes veulent. Sur ce, je soulève le débat : si c’est facile de se moquer de la superficialité de Christian Grey, ne joue-t-il pas alors un rôle similaire que les femmes dans un film d’action hollywoodien lambda ?
Car le personnage d’Anastasia est lui assez cohérent. Elle est cruche, certes, mais au final c’est une étudiante qui vit une vie normale a quelques problèmes dans sa relation avec sa mère, elle rêve d’une romance parfaite comme décrite dans les romans anglais (ce qu’elle croit avoir trouvé avec Christian), elle est plutôt excitée face au fait d’enfin explorer sa sexualité avec cet homme… De plus je trouve l’actrice Dakota Johnson très bien dans son rôle de cruche, elle arrive à la rendre attachante (même si elle surjoue les scènes de sexe mais bon faut bien que le film se rapproche du porno s’il veut connaître le succès commercial). Au final c’est le personnage de Christian qui est surfait pour l’amener à se dépasser à s’épanouir, il n’est là que pour montrer que son fantasme existe (mais qu’il vient avec quelques inconvénients).
Voilà le problème avec cette dialectique c’est que je suis pratiquement certaine que l’auteure ne l’a pas faite intentionnellement.
Parlons maintenant de l’esthétisme du film qui bien que léché manquait cruellement de subtilité. Il s’ouvre sur un ciel nuageux qui rappelle bien sur le titre 50 nuances de Gris (hahaha), des gros plans sur la bouche de l’actrice pour évoquer la sensualité, les lumières chaudes… En gros c’est joli tout ça mais ils y vont avec leur gros sabots (d’un autre côté rien n’est subtil dans cette histoire donc pourquoi s’acharner ?). La musique est aussi de premier choix (si on oublie toutes ces compositions niaises qui m’ont agacées ici et là) : Sia, Beyoncé (qui nous offre un remix sensuel de Crazy in love pour la première scène BDSM), The Weeknd et j’en passe nous donne un mix de chanson langoureuses s’insérant bien dans l’ambiance générale. Par contre là où ça coince c’est lorsque j’ai vu Danny Elfman (mais si le grand compositeur meilleur ami de Tim burton) au générique. D’abord qu’est-ce qu’il fout là ? Ensuite si c’est lui a composé ce merdier mielleux en font des dialogues pourris, il descend de mon estime. Après peut-être que c’est tout ce que lui inspirait l’histoire, je veux dire ça peut se comprendre.
L’ambiance générale oscille entre romance douteuse et sensualité suggérant l’érotisme là où il n’occupe difficilement un quart du film. Tout cela était censé vous faire croire que vous assistiez à un film d’un genre un peu nouveau alors qu’il ne s’agit là que d’une comédie romantique qui traite ouvertement le sujet du sexe (plus dans les paroles que dans les actes). Et avec le recul je pense que c’est le côté comédie romantique esthétisée qui m’a le plus plu. Je pense particulièrement à une scène où le couple feint un rendez-vous professionnel pour discuter des termes du contrat de soumission (oui je sais l’idée est bizarre). Ils sont alors chacun au bout d’une table dans une lumière orangée tamisée et Anastasia détaille chaque close du contrat qui la dérange. C’est alors que le film prend la dimension qu’il aurait pu prendre s’il avait été plus poussé. Les deux personnages parlent ouvertement de sexe à la fois sérieusement et à la fois en flirtant. Ainsi les expressions « coup de poing vaginal » sont employées d’une manière tout à fait normale. La scène fait tellement d’allusions au sexe qu’on s’attend à ce qu’ils passent à l’acte mais après avoir été lourdement suggéré, l’héroïne tourne les talons et rentre chez elle. Cet aspect léger et sensuel à la fois qui aurait pu en faire un film très plaisant et drôle (au final le tout est gâché par un étalage de romance mal écrite mais…).

C’est pour cela que je ne considère pas ce film comme entièrement sexiste. J’avais entendu tellement de chose quant à leur relation abusive que quand j’ai vu que tous les rapports étaient ouvertement consentants et que le personnage de Christian bien que voulant tout contrôler reste assez respectueux de la voix de sa Soumise (en prenant en compte sa déficience au niveau du comportement avec les femmes due à un traumatisme d’enfance). Je ne trouve d’ailleurs Anastasia que très peu soumise à part une fois attachée. Je trouverais presque que le film fait un pas vers l’érotisme pour les femmes plus sensuel et suggéré que montré. La nudité est utilisée d’une façon normale, ni l’homme ni la femme ne sont sur-sexualisé. Ce qui contrebalance le truc c’est que l’acteur de Grey a refusé de se montrer entièrement nu ce qui fait que Dakota Johnson passe son temps à poil avec des gros plans sur à peu près toutes les parties de son corps alors qu’on nous exhibe que de façon assez radine les abdos de l’acteur.
Je ne vais pas développer plus ni sur le rendu des scènes de sexe, ni sur la fin foireuse, encore moins sur tous les points défaillants du scénario. Ma curiosité a été satisfaite, j’ai vu le film que tout le monde adore détesté ou tourner en dérision et j’ai plutôt apprécié mon visionnage même si certains excès de niaiseries encombrantes m’ont donnés envie de jeter des pierres à l’écran. Le problème de ce film est le livre dont il fait l’adaptation qui est trop vide pour intéressant. Une chose est sure, si j’ai l’air d’être la cible le film a beaucoup de mal à me faire fantasmer. Je crois qu’au final ce sera ce qui m’énervera le plus à propos de ce film. Tous les mecs qui vont sortir de la salle en pensant « Alors c’est de ça que fantasment les femelles ? » alors que … bah non. Si ça fait tripper certaines d’avoir un homme d’affaire mentalement instable qui préfère se défouler à coup de fouet sur des femmes qui auront signé au préalable un contrat pour certifier leur consentement au lieu d’affronter ses traumatismes d’enfance et d’aller voir un psy ; je pense (j’espère ?) que beaucoup de femmes y préfère une relation saine avec un homme dans la normale.
Je ne sais pas si je dois recommander ce film ou non. Disons que le film n’est pas mauvais, vous risquez d’être déçus si vous vous attendiez à un porno. Je recommande plutôt de le prendre au second degré, de rire des âneries scénaristiques et d’apprécier les côtés plus recherchés. Ceci dit, il y a certainement mieux à voir en ce moment au cinéma.